Étienne Pernet et Antoinette Fage, fondateurs en 1865 de la congrégation des Petites Sœurs de L’Assomption, ont été pétitionnés et questionnés par leurs vécus; tous deux ont connu une grande pauvreté à une époque où le confort des certitudes des traditions établies est remis en cause, tout autant que les hiérarchies sociales que l’on croyait jusque-là immuables.

Période de la révolution industrielle en France  – 1820

On observe comment les artisans des villes perdent leurs métiers au détriment d’une production plus compétitive et les paysans qui délaissent le milieu rural en abandonnant leurs terres pour découvrir d’autres moyens de subsistance dans le but d’améliorer leur vie. Dans ce monde qui peu à peu engendre un mode de vie où l’industrialisation promettait être la garantie d’un avenir prospère, tous étaient à la recherche d’un devenir meilleur.

Or, la première crise économique, démontrant la fragilité du modèle capitaliste sauvage et aveugle, est la preuve que toute cette transformation sociale, toute cette espérance mise dans le matérialisme, dévorera ses petits dans une course à la production basée sur un profit dont l’exigence gourmande est le rendement des femmes, des hommes et de jeunes enfants, là où les plus faibles sont les premiers sacrifiés et où la sécurité du lendemain n’est que la garantie que la pauvreté continuera sa tyrannie sous de nouveaux visages. L’écart entre riches et pauvres se lit dans l’histoire de la littérature française des Zola, de Balzac jusqu’à Proust et l’industrialisation s’inscrit dans sa naissance rapide, son appétit insatiable et ses sacrifices incessants.

Le romancier engagé Émile Zola décrit bien cette révolution industrielle des années 1837-40   dans ses romans « Germinal », « L‘Assommoir » et « La bête humaine » : une époque où ces ouvriers esclaves étaient semblables à une cohorte de gens vivant entre la fin du jour et le petit matin, comme un troupeau de bêtes que l’on mène à l’abattoir… cette masse silencieuse brisant le silence par le rythme de leurs sabots de bois frappant le macadam… Une vie où l’essentiel n’était pas garanti mais un nécessaire à se tuer pour l’obtenir. Ce troupeau arrivait aux portes des mines et plongeait dans ses entrailles, là où le jour n’existe jamais…  Peuple considéré comme une main-d’œuvre sans âme dans un modernisme sans valeurs humaines au service d’un dieu nouveau, la production et le progrès.

Alors que le progrès lasse, le prestige et le statut social deviendront l’autre veau d’or dont la consommation et la propriété deviendront les symboles. Rousseau questionnera d’ailleurs avec un certain succès et beaucoup d’opposition le concept de propriété en lui-même, en affirmant que

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »

Étienne et Antoinette

Etienne Pernet, fondateur des Petites Sœurs de l'Assomption

Etienne Pernet, fondateur des Petites Sœurs de l’Assomption

C’est dans ce contexte qu’Étienne et Antoinette vont découvrir leur mission : venir en aide à un peuple d’ouvriers laissés à leurs souffrances, dans une misère extrême. Étienne connaissait les ravages de la pauvreté : il en avait fait l’expérience dans sa vie et sa famille, mais il va en être encore plus saisi lors de son expérience pastorale de l’Enclos Rey à Nîmes. Confronté à une misère qui anéanti toute dignité humaine, une intuition montera en lui, un désir brûlant et impératif : «soulager la misère ».

Comment répondre à cette réalité ?  La réponse s’installera progressivement. Avant l’action, il fallait donner au fruit le temps de mûrir. Or la misère économique amène aussi une misère physique. Les conditions de santé appellent le besoin de gardes-malades et c’est de cette première réponse à la souffrance que s’en présente une seconde, moins visible, le mal-être, le mal à l’âme.

« Il faudrait, là  une femme religieuse et apôtre… ! » – Etienne Pernet

Antoinette Fage, co-fondatrice des Petites Soeurs de l'Assomption

Antoinette Fage, co-fondatrice des Petites Soeurs de l’Assomption

Si aujourd’hui notre société est plus familière avec la reconnaissance de la souffrance morale, une approche bienveillante envers le désespoir intérieur était à cet époque encore à découvrir, tout comme le remède qu’Etienne propose : redonner à l’être humain sa grandeur et sa dignité, rassembler les possibilités que chacun, chacune possède et les aider à prendre conscience de leurs capacités et de faire de l’impossible un possible. Les capacités de chacune et chacun, mises en commun, faisant place à une solidarité qui ouvre des horizons nouveaux. Soigner oui, mais créer une entraide fraternelle, une écoute, comprendre, soutenir. Une fraternité qui demeure vivante, après que le remède ait soulagé.

« (…) quand vous entrez chez quelqu’un vous n’êtes pas là pour montrer quoi faire, mais pour apprendre de l’autre ; il enseignera à votre cœur, c’est l’autre qui nous transforme par notre écoute ». Étienne Pernet « Les discours fatiguent, la délicatesse du cœur et une écoute discrète gagne le cœur ». 1891

Animé par une reconnaissance sincère envers l’autre, dans un esprit d’amour et d’accueil, il fait la preuve qu’il est possible de susciter, de faire germer le changement dans la société où l’homme et la femme peuvent vivre dignes, debouts sur le chemin de leur existence. « Quand mon cœur se sait aimé, touché par l’amour de l’autre, je ne peux que vouloir rester debout pour aller plus loin ». – Étienne Pernet 1893.

Guidés par un esprit de responsabilité mutuelle dans une société inclusive, leur vision était de faire advenir un monde plus juste et équitable pour chacun, pauvres ou riches. Donner un peuple à Dieu dans le but de faire advenir Le royaume de Dieu.  Venait alors de naître la Congrégation des Petites Sœurs de l’Assomption en 1865, en pleine époque de l’industrialisation de la France.

Implication communautaire au Québec de la congrégation

La mission des Petites Sœurs de l’Assomption au Québec est riche des inspirations fondatrices de leur congrégation et des prises de conscience du passé. Solidement enracinées chez nous, engagées au cœur de notre réalité sociale aux multiples besoins, ce sont ces mêmes misères et souffrances qui ont toujours été sources d’inspiration pour édifier les services et le soutien que la congrégation offrait à la population, tout en développant l’autonomie et la prise en charge des personnes par la communauté, dans la dignité et la bienveillance.

Dans leur mission, les Petites Sœurs sont restées soucieuses d’intégrer des personnes de tous milieux pour assurer l’héritage de diversité et d’inclusion qui est le noyau du charisme de la congrégation. À leur arrivée au Québec en 1933 dans les secousses de la Grande Dépression, d’abord comme auxiliaires familiales, les Petites Sœurs de l’Assomption vont poser les bases de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’aide à domicile, développant une expertise et un savoir-faire qui allait inspirer la palette de services des Centres locaux de services communautaires (C.L.S.C.), donnant à la fonction d’auxiliaire familiale toutes les exigences de dévouement et de service pour en faire une profession. Elles vont ensuite, avec l’aide des familles et de la communauté, établir le vaste mouvement des fraternités, partout où elles œuvraient au Québec. Le mouvement de rencontre des familles « la Quasimodo », une fois l’an, marquera l’histoire en permettant des rencontres vivantes, créatives et fructueuses socialement, une tradition qui ne s’est jamais éteinte et qui se révélera être une présence de proximité au cœur des différents quartiers.

La longue liste des legs des Petites Sœurs de l’Assomption, animée de l’inspiration de Etienne et Antoinette, compte, pour ne nommer que quelques-unes, la Maison Famille-Espoir, à Sherbrooke, Le Centre d’Animation familial à Gatineau-Hull, Le Café des Deux Pains de Valleyfield, Le Baobab Familial dans Côtes-des-Neiges, La Maison des Familles de Verdun et Les Services Familiaux du quartier Saint-Henri. Dans Hochelaga-Maisonneuve, deux femmes de la sororité des Petites Sœurs de l’Assomption ont mis sur pied le Carrefour familial, les Services Familiaux Etienne Pernet puis… la Maison Orléans.

De l’inspiration d’Etienne, d’Antoinette et des PSA : 200 ans après la révolution industrielle

Ces états de services, ces legs monumentaux que mettent à nos pieds nos fondatrices et fondateurs sont magistraux. Nous ne pouvons qu’être humbles devant la stature de ce qu’elles ont participé à édifier, animées, soutenues et poussées par une inspiration que nous nous souhaitons tous et que nous leurs envions.

Nous sommes devant une même crise sociale que celle qui naissait en 1820, dans une seconde ère où les promesses de l’économie de marché, désormais globalisée, amène les mêmes souffrances que celles qui ont ému Etienne et Antoinette. Quand les nations n’ont pu continuer d’exploiter leur propre population, qui se dotait d’outils pour faire respecter ses droits, les industriels ont globalisé les marchés pour trouver une nouvelle main-d’œuvre à qui faire porter la souffrance de leurs ambitions insatiables. Une course à trouver le peuple le moins apte à se défendre, le plus affamé et enclin à accepter des miettes, s’est enclenché à travers le monde.

Devant le luxe à rabais, nous nous sommes fermés le cœur et les yeux. Nous sommes devenus insensibles aux coûts humains de nos produits, nous avons développé un discours déculpabilisant pour excuser nos convoitises.

Une enfant au travail dans une manufacture de vêtement au Bangladesh.

Une enfant au travail dans une manufacture de vêtement au Bangladesh.

Or, les nouvelles technologies trahissent notre avarice. Désormais, ceux que notre surconsommation exploite voient de leurs yeux les iniquités. Les frontières sont de moins en moins hermétiques. Ceux qui ont soif voient l’eau des fontaines de Las Vegas. Ceux qui ont faim voient nos Festins de Babette, ceux qui ont espoir de mieux nous voient voter des lois contre leur arrivée et dresser des murs entre eux et nous. Nous ne pouvons plus feindre ne pas savoir.

Un enfant au mur de la frontière. Crédit photo.

Nous sommes actuellement à la croisée des chemins. Ce n’est pas ici une figure de style. Ceux qui paient le prix du luxe des pays riches sont à nos portes, sur notre chemin de Roxham, où nous les arrêtons dès qu’ils entrent, les menottons puis les menons sous des tentes. C’est ce que verraient Etienne et Antoinette aujourd’hui. C’est ce à quoi notre spiritualité doit répondre. Nous sommes devant des réfugiés comme l’un en a été il y a 2000 ans pour un recensement. Nous sommes appelés à trouver une façon de dialoguer, sur des frontières qui se dissolvent doucement sous les pas de ceux qui souffrent et qui marchent vers mieux. Notre mission s’est développée et adaptée au langage aujourd’hui, dans un déterminisme situé au cœur de l’émergence des besoins inscrits dans un monde en constante évolution.

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L’illustration de la Locomotive de St-Lyon est sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International.

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